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Premiers pas en Europe

Avec un peu de retard, mes premiers mots de retour sur le continent européen, le 9 juillet 2018.

Km 61’450, Ronda, Espagne.

Dans la « construction » de ce voyage je n’avais jamais vu, ni abordé, l’Afrique comme une destination.

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Je partirai de « chez moi » (la maison où j’ai grandi), et j’y rentrerai. En cours de route sera l’Afrique. L’Afrique comme enseignant, l’Afrique comme compagnon. L’Afrique comme découverte, l’Afrique comme cheminement. Et pendant trois années et demi, l’Afrique fût un chemin. Pas une destination.

Aujourd’hui je rentre doucement au pays. Je retrouve « mon » continent.

Mais qu’en sera-t-il, de ce retour?

Sera-t-il possible de se réadapter? De retrouver ma place?

C’est des questions que l’on me pose souvent, parfois accompagné de prétendues certitudes sous des airs de « tu n’y arriveras pas! » ou de « si tu as réussi à t’adapter à l’Afrique
te réadapter à l’Europe ne sera pas un problème! ».

Aaaah les certitudes. Mes certitudes. Nos certitudes…

Vilaines certitudes.

Ce qui est certain, semble-t-il (!), ce que chacune d’elles, chacune de mes certitudes, l’une après l’autre, a volé en éclat, explosée en plein vol
sous le poids massif des changements permanents, quotidiens, relatif aux voyages et rencontres. Seules quelques réalités physiques et matérielle demeurent encore. Je suis un homme. Je suis blanc. Je t’aime. Ah ça oui. Et j’aime l’Homme, avec un grand H comme dans « Haïti » ou « Harry » Mais je change. Jour après jour. Parfois ce que j’aime je ne l’aime plus. Et plus j’en sais, moins j’ai l’impression d’en savoir. Ainsi mes convictions deviennent bien incertaines lorsque mes problèmes se transforment en solutions…

Alors comment sera-t-il, ce retour?

Eh bien, mes amis, je n’en sais rien. Pas plus que la route que je prendrai au prochain carrefour. Oh j’ai beau avoir mon idée. Mon plan. Mais ce ne sera ni celle de droite, ni celle de gauche, ni celle du milieu. Ce sera celle sur laquelle je me trouverai après le carrefour. Ce sera celle là que je prendrai…

Et peut-être qu’une seule question mérite d’être posée à l’heure d’aborder ce retour et une éventuelle réadaptation: en ai-je seulement envie?

Et malgré tout le respect que je lui doit, la beauté que je lui vois, je doute que l’Espagne, et plus encore l’Andalousie, m’offre le temps d’une réponse.

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Et malgré tout le respect que je lui doit, la beauté que je lui vois, je doute que l’Espagne, et plus encore l’Andalousie, m’offre le temps d’une réponse.

C’est donc sous des airs de « on verra bien » que je porte mes roues, après une petite heure de bateau, à l’extrême sud du continent européen, le 9 juillet 2018. Tarifa, petite ville côtière dont le phare se targue d’être situé au bout du point le plus méridional (le plus au sud) du continent européen, sera mon port d’entrée, véritable porte de l’Afrique qui est encore bien visible depuis les côtes espagnoles. Sa réputation dans le milieu du surf n’est, semble-t-il, pas usurpée. Le vent y souffle avec une violence toute marine mais remonte les côtes espagnoles la majeure partie du temps. Ainsi, il a tendance à me pousser.

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Tarifa, petite ville côtière dont le phare se targue d’être situé au bout du point le plus méridional (le plus au sud) du continent européen,

Mais dans les premières heures il ne retient guère mon attention, totalement submergée par ce nouvel environnement dans lequel je baigne à présent. En fait, malgré l’excitation qui m’habite, les premières heures sont difficiles. Le matérialisme ambiant, couplée à l’individualisme qui le guide, me submerge de toutes parts et l’expression des visages fermés qui m’entourent ont des airs terribles d’enterrement. Les regards se croisent et s’éloignent dans une ignorance totale. Chacun me semble vivre avec une vitre autour de lui. En Afrique j’aurai payé pour qu’on me laisse tranquille. Ici je payerai pour qu’on me dise bonjour.

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mon attention, totalement submergée par ce nouvel environnement dans lequel je baigne à présent.

Les traversées des premières villes, mêmes petites, sont elles aussi difficile. Trop de routes, on passe de la semi-autoroute au plus intimes pistes cyclables.
Trop de panneaux, sur un rond point j’en compte jusqu’à 20. Six fois, il est indiqué dans quel sens le prendre. Un « stop » est indiqué trois fois (!), en plus de la peinture au sol. Une interdiction de dépasser par deux panneaux identiques distant de quelques mètres, les informations sont partout. Au Nigeria j’ai pédalé des centaines de kilomètres sans voir un seul panneaux d’indiquation. En Espagne j’en ai plus de 20 au kilomètres et parfois même plus que 20 dans un seul et unique champ de vision. Ici un sens unique, un feu rouge, un cul-de-sac. Sur un parking privé je compte plus de panneaux que de places de parc. Interdictions, mises en gardes, limitations, indications, répétitions… On me dit qu’au moins on ne peut se tromper. Je ressens tout le contraire. Les informations me submergent, elles sont partout et me perdent. Je ne sais même plus ce qu’elles essaient de me dire, j’en oublie de m’arrêter devant un piéton qui m’insulte. Puis je m’arrête devant une voiture alors que j’ai la priorité. Je fonctionne à contresens, sans savoir où regarder. De quoi me méfier. La loi et l’information semble avoir pris le pas sur toute forme d’initiative et d’instinct. Je prends celle de dire bonjour et je n’obtiens, en retour, qu’un regard fuyant. Toujours. Ou si souvent…

Pour la première fois depuis longtemps, je me sens seul. Seul et submergé par ce monde avec lequel je n’arrive plus à interagir. Je fonctionne à contresens et, pour un instant, j’ai même envie de disparaître.

Mais comment??? J’ai traversé l’Afrique sans GPS mais une ville de 100’000 habitants semble avoir raison de moi. Comment en sortir??? Quelle route prendre? La route que j’emprunte se transforme en deux voies puis me mènent à un rond point à trois directions où toutes sont interdites au vélo. Je retourne sur mes pas. Les rapports s’inversent. Du manque de choix, je passe au trop de choix. Je veux une route, j’en ai vingt. De l’essentiel je passe au surplus.
Me voici dans des petites ruelles magnifiques mais l’on s’y déplace à sens unique. J’y perd une heure puis même plus. Enfin je trouve une petite route de campagne. Je m’enfuis…

Mais quelle est donc ce nouveau monde?

C’est un choc. Une grosse claque de laquelle je vais, peu à peu, me relever.

À travers la campagne andalouse je retrouve enfin mes esprits. Les petits villages blancs suivront les dernières vues sur le continent africain. Un tortilla accompagnera du chorizo, des tapas une bière fraîche. La « froideur » première des espagnoles laissent place à un sourire, une question, quelques mots, lorsque l’on s’y attarde. J’ai l’impression qu’il me faut « casser la vitre ».

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Les petits villages blancs suivront les dernières vues sur le continent africain.

 

Et puis après avoir été un centre d’attentions quasi permanent pendant plus de 3 ans, je retombe dans un anonymat certains. La richesse, l’intérêt, que représentais ma seule couleur de peau laisse place à un anonymat bienvenu. Je suis redevenu quelconque. De riche à vagabond. On me laisse tranquille, on m’ignore même.

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Les dernières vues sur le continent africain

Les rapports humains ont totalement changé et, petit à petit, je m’adapte à ce nouveau monde. À ce nouvel environnement, plus distant et individualiste, organisé et, presque, mécanique. Tout me semble à la fois si lisse et polis, si « comme il faut » qu’au début je m’étonne devant tout ce matérialisme qui fonctionne si bien mais où spontanéité et instincts semblent avoir du mal à exister. Devant ces cyclistes qui passent à vives allure de leurs habits moulants fluorescents et qui n’ont guère d’autre mots, d’autres gestes qu’un bref salut pour ne pas freiner leur impressionnante avancée. J’ai l’impression d’avoir gagné des droits, mais perdu mes responsabilités.

Mais la beauté de l’Andalousie, à la fois par ses paysages et sa culture, m’offre déjà ses premiers détours. De cols en bords de mer, je goûte au vent puis à l’écrasante canicule des après-midi andalous où les villages somnolent et les commerces se ferment. Où l’ombre, comme ce fût souvent le cas en Afrique, vaut son pesant d’or.

Alors je la cherche moi aussi…

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Olivier Rochat

Derniers kilomètres en Afrique

Km 61’227, Ksar Sghir, Maroc.

Mercredi 4 juillet 2018, j’ai rejoint la méditerranée. Puis, dès le lendemain, le détroit de Gibraltar et mon point final du continent africain: Tanger.
Aujourd’hui, je me repose dans cette même Tanger.

Le départ est imminent, un de ces jours probablement.

Voici un texte écrit à 40 km de Tanger. Peut-être le dernier que je vous partage depuis le continent africain.

Mais pas de crainte on se retrouve de l’autre côté, en Andalousie. Bientôt…

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« Aujourd’hui règne comme une odeur de fin sur la côte sud du détroit de Gibraltar.. Mon dernier jour de route sur le continent africain. Après 55’318 kilomètres, les 40 kilomètres qui me sépare de Tanger sont une distance que j’ai parcouru plus de 1’382 fois en Afrique.

Et après 1’310 jours en Afrique, les quelques heures qui me sépare de cette même Tanger formeraient l’équivalent d’une dizaine de secondes par rapport à une journée de 24 heures. Sur une distance de 1’000 kilomètres, à proportion gardée, ces 40 kilomètres ne seraient que 720… mètres.

Des miettes.

Des miettes qui, pourtant, me saisissent l’esprit comme rarement. Sur les bords de la méditerranée je vis là mes derniers instants sur le continent africain. Intense, ils sont les derniers d’une aventure fascinante qui m’a mené aux 4 coins du continent africain. Qui m’a mené, parfois, au bout de moi même. Mais toujours proche des gens. De ces cultures à la fois si rude et accueillante, dont l’ordre et la structure sont bien souvent régie par des logiques qui différent des miennes.

Une Afrique qui m’a longtemps fait rêver. Qui m’a beaucoup testé. Et que j’ai appris, de jour en jour, à aimer. Au point de ne plus vouloir la quitter, la regarder avec le regret de partir et, déjà, l’envie de revenir. Car malgré l’excitation que me procure l’approche des retrouvailles avec les miens, ma culture et mon pays, c’est avec le cœur noué que j’ai sobrement rejoint la méditerranée, hier, avant de me glisser dès aujourd’hui sur les côtes du détroit de Gibraltar. Balayé par le vent comme rarement, sous des bourrasque renversant tables et poubelles, balançant parfois les parasols des plages au milieu d’un sable volant, je m’approche inévitablement de Tanger, mon point de départ du continent africain.

Il me reste quelques heures, une après-midi de route. Quelques côtes en bord de mer. Et le silence de mes pensées qui gigotent puis s’étouffent, qui crient au monde des mots qui n’existent même pas, qui restent coincé là, dans mon esprit silencieux. Dans mes pensées qui s’en vont dans le lointain de cette mer, la méditerranée, où se termine dorénavant mon horizon. Et derrière laquelle se situe mes origines, mon enfance.

Derrière laquelle j’aperçois bientôt les côtes espagnoles qui se dressent comme la terre qu’un marin, en mer depuis 43 mois, aperçois à nouveau. En lui, en moi, ce mélange de joie et d’appréhension, comme si, tu vois, on rentre à la maison.

Mais finalement, à travers ces phrases qui ne sortent pas comme je le voudrais, c’est un sentiment de gratitude qui m’habite, de cette chance d’avoir pu vivre ça, cette reconnaissance envers moi-même de l’avoir choisi, et envers le monde, tout ceux que j’ai croisé, de m’avoir accueilli, de m’avoir partagé. De m’avoir permis. De m’avoir fait Roi malgré mes airs de vagabonds.

De m’avoir offert le toit, ouvert la porte d’une maison.

De m’avoir grandit.

Merci, et à bientôt.

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Olivier « Zitouni » Rochat